Nihil est magnum somnianti.
Rien n’est extraordinaire pour celui qui rêve. Marcus Tullius Cicero
Une invitation inattendue, un voyage de dernière minute, un accueil chaleureux, un discours improvisé en italien: voici les ingrédients de mes retrouvailles émouvantes le 23 juillet 2017 avec Cicéron et Arpino.

Arpino est une petite ville d’environ 7500 habitants, perchée sur les collines du Latium à 120 km de Rome. Inutile de vouloir communiquer en anglais à l’office du tourisme… En effet, les touristes ne se perdent que très rarement à Arpino. Sauf celles et ceux qui savent, comme moi, que c’est dans ce petit coin de pays que naquit l’écrivain Marcus Tullius Cicero en 106 av. J.-C.
Chaque année depuis 1980, la ville organise un concours international de traduction latine, le Certamen Ciceronianum. Les étudiants viennent du monde entier pour traduire en 5 heures un extrait d’une des oeuvres du grand Cicéron. Et les habitants de la région ne sont pas peu fiers de leur concours de latin: en témoigne l’accueil incroyable qu’on me réserve dans le village où je n’ai pourtant mis les pieds que deux fois dans ma vie. La dernière fois, c’était en 1999, lorsque ma traduction et mon commentaire du texte « Superstitio tollenda, non religio » (De divinatione) m’ont valu la médaille d’or au Certamen.
Il y a quelques semaines, je reçois un téléphone surprenant, suivi d’une invitation non moins étonnante. La ville d’Arpino remet depuis 2014 le Premio Arpino Città di Cicerone à des personnalités locales ainsi qu’à des ex-participants du Certamen qui se distinguent par un parcours professionnel particulièrement intéressant. A ma grande surprise, j’ai été sélectionnée pour l’édition 2017 de ce prix d’honneur.
Héctor étant déjà pris le weekend du 23 juillet, ce sont mes parents qui décident spontanément de m’accompagner dans ce voyage-flashback. Les retrouvailles avec Arpino sont pour moi l’occasion de raviver des souvenirs qui étaient devenus très flous dans ma mémoire. En effet, les émotions d’il y a 18 ans pendant le dernier jour du Certamen avaient conféré à tous mes souvenirs une patine toute droit sortie d’un rêve.
Je redécouvre (et savoure cette fois) la Piazza Municipio avec les restes de sa voie romaine, l’église dans laquelle avait eu lieu la remise des prix (il pleuvait sur Arpino en mai 1999), la Civitavecchia et l’Acropole, la Torre Cicerone et les ruines des murailles cyclopéennes, les rues étroites du quartier Civita Falconara. Malheureusement je cherche en vain l’auberge où nous avions logé, et un chantier sur la Piazza m’empêche de visiter l’ancien Liceo Tulliano dans lequel nous avions écrit notre traduction… Le concours n’attire actuellement plus qu’une centaine d’étudiants par année – contre plus de 500 en 1999. Le Certamen a perdu de son attrait, non pas – comme on pourrait le croire – parce que le latin ne trouve plus grâce aux yeux des étudiants, mais parce que d’autres concours de latin ont vu le jour dans toute l’Europe. Celui d’Arpino se targue d’être le seul et l’unique Certamen en hommage à l’oeuvre de Cicéron.
Le 23 juillet 2017, devant la foule réunie sur la Piazza Municipio, c’est avec émotion que je reçois un des prix d’honneur de la ville de Cicéron. C’est le maire d’Arpino en personne qui me remet une sculpture du visage de Cicéron, réalisée en céramique par un artiste local. Je balbutie quelques mots en italien – quelque chose à propos d’un rêve qui serait soudainement devenu réel – je serre des mains et je repars sous les applaudissements. Grazie Arpino, merci de votre accueil, et merci de continuer à faire vivre le Certamen!
Un étrange sentiment de déjà-vu s’empare de moi sur cette estrade. A l’époque, en 1999, j’avais bredouillé quelques mots en anglais dans le microphone qu’un journaliste italien me tendait, l’air impatient. Quelque chose à propos du latin qui était « still studied and still loved« . Le moins qu’on puisse dire, c’est que bien des années après s’être tu, Cicéron arrive encore à nous faire rêver.






